Statues religieuses et niches dans le paysage urbain lyonnais

Lyon est indéniablement une ville mariale. Mais elle n’est pas la seule. Marseille, Avignon, Arles, Dijon, Aix-en-Provence pour ne citer que quelques villes françaises, possèdent un important corpus de statues de rue. On peut certainement parler d’un attachement filial entre les Lyonnais et la Vierge qui explique l’apparition de statues au cours des siècles.

À Lyon, la floraison de ces sculptures est attestée lors de deux moments-clés de l’histoire mariale. La ferveur mariale, que rappelle le vœu des échevins de 1643, s’étend ainsi dans la ville. Le même phénomène s’observe au XIXème siècle, faisant suite à la mise en place de la statue sur le clocher de la chapelle de Fourvière en 1852 et à la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception en 1854.

Aux XVIIème et XVIIIème siècles, une centaine d’emplacements est attestée, notamment par les recensements de J. de Bombourg (1675) et du Père Ménestrier (deuxième moitié du XVIIème siècle).

Les auteurs de la fin du XIXème siècle, traitant de la mutation et de la disparition de la ville ancienne (A. Bleton, E. Vingtrinier, J. Grand Carteret, C. Jamot) et de ses mœurs (J. Bard), considèrent la conservation et l’installation des statues comme une tradition religieuse, à la fois expression communautaire et piété individuelle incarnant « l’âme lyonnaise ». En 1913, André George leur consacre un ouvrage : Les madones des rues de Lyon dans lequel il recense 400 sculptures.

Les emplacements de statues recensés datent majoritairement du XIXème siècle et beaucoup sont aujourd’hui vides. Que ce soient des constructions contemporaines (XIXème et XXème siècles), des aménagements sur une façade plus ancienne ou des réinstallations de statues, ces emplacements possèdent ou ont possédé une sculpture religieuse en ronde-bosse ou en relief, dans une simple cavité (niche) ou abritée dans un ensemble architectural plus élaboré (édicule à niche).

Le site de Lyon est remarquable par la présence de deux rivières et de deux collines relativement escarpées. Le panorama vu depuis l’esplanade de Fourvière confirme ce que nous connaissons aujourd’hui de l’organisation historique de la ville d’ouest en est, de l’implantation romaine à l’extension contemporaine. Le développement de la presqu’île puis de la rive gauche du Rhône (Guillotière, Brotteaux), suivit la construction des ponts qui permirent le franchissement des deux cours d’eaux : le pont de Saône ou pont du Change au XIème siècle et le pont du Rhône, commencé en bois avant 1190 et achevé en pierre au XIVème siècle. Il fallut attendre les XIXème et XXème siècles pour voir la ville étendre sa superficie et rénover son centre. Partir à la recherche des statues des madones et des saints nécessite tout à la fois de saisir la rue dans son ensemble et de distinguer l’immeuble lyonnais ; d’aller d’un ensemble urbain au détail ornemental.

Ville médiévale et Renaissance

A l’époque médiévale, la ville se serre jusqu’à la rive droite de la Saône, laissant aux jardins et aux vignes les versants des collines. Cette étroite bande à l’ombre de Fourvière concentre les habitations et de nombreux édifices, dont la cathédrale Saint-Jean-Baptiste et une dizaine d’églises ou chapelles : Saint-Pierre-le-Vieux et Saint-Georges au sud ; Saint-Paul au nord vers le faubourg de Bourgneuf ; la chapelle de l’hôpital Notre-Dame-de-la-Saunerie en bord de Saône. Tout autour, parfois fortifiés, des bourgs sont établis sur des terres insubmersibles, en hauteur bien sûr (Saint-Just, Saint-Irénée), mais aussi entre rivière et fleuve (Saint-Vincent, Saint-Nizier, Ainay) et même de l’autre côté du Rhône (Saint-Louis). Partout les habitations se groupent autour de clos et de bâtiments religieux (cathédrale, abbayes, églises) ou des points d’approvision-nement en eau. Au XIIIème siècle, l’établissement des ordres religieux permet l’extension de la ville : installés sur de vastes îlots en marge des anciens noyaux urbains, leurs monastères se trouvent rapidement intégrés dans la ville. Seul le pont du Change assure la continuité urbaine de part et autre de la Saône, sorte de cordon ombilical marqué au XIIIème siècle d’une croix en son milieu. Cette fonction symbolique est si effective qu’un habitant propose au XVème siècle de construire à ses frais, au milieu du pont, une chapelle « à l’onneur et révérance de Nostre-Dame, et y fondroit messes ; ainsi feroit au-dessus une tourneille en laquelle seroit un gros horloge ». Dans ce tissu urbain dense, le moindre espace de dégagement, infime à nos yeux, est une véritable trouée, comme un carrefour. Deux statues sont attestées au Moyen-Age : Notre-Dame-du-Palais (citée en 1374) et Notre-Dame-de-Rue-Neuve (déjà présente en 1388) qui vont perdurer jusqu’au XVIème siècle. Ajoutons Notre-Dame-de-Béchevelin dont l’emplacement serait déterminé par les rues Béchevelin et de la Vierge (actuelle rue Gilbert-Dru) et dont l’histoire remonterait au XVème siècle. Aujourd’hui en ces lieux, nous rencontrons des signes plus récents, des nouvelles statues ou des inscriptions, traces vives d’une dévotion ancienne.

Avec l’établissement des foires en 1463 et les séjours royaux dus aux guerres d’Italie (1492-1559), la ville jouit d’une prospérité favorisant l’essor démographique et le développement urbain. Du XVIème au XVIIèm siècle, des négociants et des financiers, mais également des imprimeurs, des libraires et plus tard des fabricants de soieries, se regroupent entre les rues Juiverie et de Flandres (actuels quai Pierre-Scize et quai de Bondy) et autour de l’antique église Saint-Nizier ; cet espace constitue le centre de la ville. En longeant la Saône sur la rive droite, le voyageur arrive au Change pour traverser la rivière en direction de Saint-Nizier, avant d’effectuer la grande courbe de la rue Mercière, pour se rendre, via le pont de la Guillotière, au bourg de Béchevelin. Cette Renaissance lyonnaise a laissé peu de statues et de niches encore visibles parmi la vingtaine d’emplacements répertoriés.

Ville moderne et contemporaine

Au XVIIème siècle, les monastères et les particuliers poursuivent la densification de la presqu’île. Les nouvelles communautés religieuses comme les Clarisses, les Visitandines ou les Jésuites s’installent dans les espaces libres au sud ou sur les collines aux versants campagnards.

En 1630, Lyon possède neuf couvents d’hommes et onze de femmes qui prennent une part importante dans la création de statues religieuses. Par exemple, un saint Pierre Célestin est payé 102,10 livres à Martin Hendricy* en 1644 pour être placé au-dessus de l’entrée d’un jardin (aujourd’hui passage voûté donnant sur la rue des Templiers). Sur ces maisons conventuelles, on privilégie les niches en façade. Une demeure des Récollets montée Saint-Barthélemy possède une façade animée par trois grands arcs enveloppant deux étages. La niche troue la hauteur du mur plein entre le rez-de-chaussée et le premier étage, position favorable pour sa visibilité. La niche placée sur une maison appartenant aux Carmes au 12 montée du Chemin-Neuf, s’inscrit dans un fronton brisé qui formait certainement un édicule au sommet de l’ensemble architectural qui démarque la porte.

Les habitations du XVIIème siècle gardent les caractéristiques de l’immeuble lyonnais austère et haut (cinq à six étages plus un grenier), préférant symétrie et ordonnance à toute décoration. Sur rue, cette maison présente son mur gouttereau (où coule l’eau de pluie), d’où la nécessité d’un large toît couvert de tuiles rondes. Petit à petit, cette façade gagne en largeur, les fenêtres sont disposées symétriquement de chaque côté d’un axe marqué par la présence d’une porte d’allée. Seule cette dernière possède un décor : fronton triangulaire ou arc en plein cintre dans lequel s’inscrit une imposte ornée de ferronnerie ou de stuc, avec parfois les initiales entrecroisées du propriétaire.

Cependant, sans plan d’alignement efficace avant 1680, ces lotissements et ces nouvelles habitations n’empêchent pas l’étroitesse des rues qui demeurent sombres. Ils confèrent néanmoins à la rue une plus grande régularité visuelle comme en témoignent les immeubles construits par les Antonins (rue Mercière et rue de la Monnaie), ou encore les maisons dans le triangle des rues de la Poulaillerie, des Forces et de la Gerbe. Dans cette ville aux maisons sans numéro, tout signe distinctif permet l’identification des habitations. Elles sont généralement nommées en fonction de leur position sur la rue (intersection), de la renommée de leurs propriétaires et par l’enseigne ("effigie" ou "figure") qu’elles arborent.

Indéniablement, le XVIIème siècle est une période faste pour les statues de rue installées essentiellement entre 1640 et 1680. La presqu’île semble disposer à chaque carrefour d’une statue de saint ou de Vierge.Autour de Saint-Nizier, une cinquantaine de sculptures distingue les habitations; aux Cordeliers, une dizaine jalonne les rues en direction du fleuve; vers les Terreaux et le bas des pentes de la Croix-Rousse, une vingtaine orne les maisons.Sur la rive droite de la Saône, on en dénombre une quarantaine entre la cathédrale et Saint-Paul. Les emplacements se situent sur des maisons de ville, dans des quartiers anciennement urbanisés, lieux de résidence des marchands-banquiers, des hommes de loi et autres détenteurs de charges.

Vers la seconde moitié du XVIIIème siècle, le décor gagne peu à peu la façade, encourageant ainsi l’installation de nouvelles statues : les frontons coiffent les maisons (quai des Célestins après 1779), les colonnes et les pilastres rythment les étages (quai Lassagne à partir de 1749) et les ouvertures sont habillées de décor. C’est l’époque des opérations d’urbanisme de grande ampleur menées par Perrache à l’île Mogniat et par Morand aux Brotteaux.

Les rénovations urbaines du XIXème siècle vont bouleverser les tracés anciens sinueux pour créer des voies de circulation plus larges et plus rectilignes. Les directives du préfet-maire Vaïsse en 1853 favorisent la création de sociétés immobilières dont l’architecte-entrepreneur assure le montage financier, la vente des édifices construits, et imprime l’espace de son architecture. La rue Centrale (actuelle rue de Brest), la rue de Bourbon (actuelle rue Victor-Hugo), la rue Impériale (actuelle rue de la République) et sa parallèle la rue de l’Impératrice (actuelle rue Edouard-Herriot) voient le jour. Ainsi, s’élèvent sur ces nouvelles voies des immeubles réguliers aux façades plus ornées et répondant aux aspirations de la bourgeoisie. On trouve de nombreuses niches et statues sur la rue de l’Impératrice, notamment à la gloire de la Vierge Marie, compte tenu du renouveau du culte marial de l’époque. On peut apprécier encore aujourd’hui la qualité esthétique, l’éclectisme et le caractère monumental de ces niches et statues.

En 1964, l’ensemble urbain du quartier Saint-Jean bénéficie d’un Plan de Sauvegarde qui permet de "sauver" bon nombre de statues encore visibles aujourd’hui.

En 2008, répondant à l’initiative intitulée "Notre-Dame du Coin de la Rue" du diocèse de Lyon, la Ville de Lyon a manifesté la volonté d’engager, avec les propriétaires des immeubles concernés, des opérations de rénovation, de restauration et de mise en valeur des niches et statues réparties sur son territoire.


Madones sur les chemins lyonnais

Des photos variées dans les campagnes autour de Lyon, à la découverte de statues de la Vierge Marie. Editions AUTRE VUE

Guide des madones de Lyon

Un voyage à travers l’histoire et l’âme des quartiers de Lyon, à la recherche des statues de madones et de saints. Editions AUTRE VUE